Par Ali, Section Economie
Le Tchad se tient aujourd’hui à la croisée des chemins entre vulnérabilités structurelles historiques et une dynamique renouvelée de mobilisation de financements et de réformes. Le plan national « Tchad Connexion 2030 » présenté par les autorités et défendu lors du forum à Abu Dhabi, incarne une ambition claire : sortir de la dépendance excessive aux hydrocarbures par une série de projets structurants destinés à renforcer les infrastructures, le capital humain et la diversification économique. Les missions récentes du Fonds monétaire international (FMI) et les analyses des agences de notation comme Fitch confirment une trajectoire de stabilisation macroéconomique, tout en rappelant que la réussite du plan reposera sur une mise en œuvre rigoureuse, la discipline budgétaire et la mobilisation pérenne des partenaires internationaux.
Tchad Connexion 2030 : une vision nationale structurée autour de la diversification et du développement
En effet, le « Tchad Connexion 2030 » n’est pas un simple document de planification ; il constitue une feuille de route opérationnelle composée de trente projets prioritaires visant à transformer le tissu économique. Les autorités tablent sur une croissance réelle ambitieuse dont l’objectif chiffré d’une croissance moyenne se rapproche des niveaux ambitieux affichés, tandis que certaines projections macroéconomiques pour 2025 signalent déjà une amélioration : croissance du PIB réel attendue à 1,7 % en 2025 contre 1,5 % en 2024, et une inflation ramenée de 5,7 % à 3,9 % sur la même période. Ce calibrage macroéconomique traduit une volonté de stabiliser l’environnement économique afin d’attirer l’investissement privé, principal moteur du financement annoncé lors du forum. La Présidence a clairement affiché cette ambition lors du discours de lancement du forum Tchad-Émirats Arabes Unis sur l’investissement insistant sur la complémentarité entre investissements étrangers et renforcement des capacités nationales.
La crédibilité du plan repose aussi sur la capacité à améliorer les comptes publics sans étouffer l’investissement. Les chiffres communiqués par les autorités montrent une amélioration du solde public (dons inclus) attendu, passant d’un déficit de -2,0 % du PIB en 2024 à -0,5 % en 2025, ce qui témoigne d’efforts de consolidation budgétaire encourageants. Mais ces progrès budgétaires doivent être accompagnés d’un renforcement des institutions de gouvernance et d’une amélioration des capacités d’exécution pour que les projets se réalisent dans les délais et coûts prévus.
Soutien international : le FMI et la Facilité Élargie de Crédit au cœur du dispositif
La mission des services du FMI, conduite par M. Julien Reynaud, a confirmé des avancées substantielles lors de la première revue de la Facilité Élargie de Crédit (FEC), avec des discussions tenues du 30 octobre au 21 novembre 2025 entre équipes virtuelles et présence à N’Djamena. Le communiqué du FMI souligne une mobilisation significative de ressources pour le plan national, et la délégation a salué la qualité des échanges avec les autorité. Ce soutien se matérialise par un programme appuyé sur un instrument de l’ordre de 625 millions USD, instrument essentiel pour dégager un espace budgétaire permettant d’accompagner les réformes structurelles et d’attirer le secteur privé.
Au-delà du montant, la valeur ajoutée du FMI consiste à fournir un cadre de crédibilité macroéconomique : projections, indicateurs de suivi et conditionnalités ciblées qui rassurent les investisseurs et les créanciers multilatéraux. Les autorités tchadiennes ont compris que pour transformer l’enthousiasme diplomatique en flux financiers durables, il faut non seulement des annonces mais des actes mesurables : améliorations des recettes non pétrolières, contrôle des dépenses courantes et traitement des arriérés éventuels envers la sous-région.
Notation souveraine : Fitch confirme une perspective stable, mais appelle à la vigilance
La décision de l’agence Fitch Ratings d’afficher une note B- avec perspective stable pour le Tchad illustre un jugement d’équilibre entre risques et atouts. Fitch met en avant une dette publique jugée modérée (estimée à 33,9 % du PIB en 2025) et des réserves extérieures relativement solides, tout en soulignant que le financement du plan national et la stabilité macroéconomique sont des éléments clés pour maintenir la notation. L’agence rappelle également les vulnérabilités structurelles : la forte dépendance au pétrole, les capacités administratives encore limitées et une sensibilité aux chocs extérieurs, conditions qui pourraient peser sur la notation si la discipline budgétaire venait à fléchir.
Par delà, il faut noter que Fitch identifie aussi un point de force : la prépondérance de la dette extérieure sous forme de prêts concessionnels, ce qui tend à réduire le service de la dette à court terme. Toutefois, la crédibilité de la trajectoire dépendra de l’exécution effective des projets de diversification et de la capacité à compenser une possible contraction des recettes non pétrolières. Pour les marchés, la consistance des réformes et la transparence budgétaire seront les indicateurs à suivre de près. En matière de communication financière et d’attractivité, c’est précisément la mise en œuvre tangible notamment: contrats signés, calendriers respectés, déboursements effectifs qui permettra de transformer la perspective stable en amélioration durable de la perception des risques.
CEMAC, intégration régionale et leviers de financement : une dynamique à saisir
il faut dire que l’intégration au sein de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) place le Tchad dans un écosystème où les décisions régionales impactent directement sa capacité de financement et de coopération. Les récentes décisions du Conseil des ministres de l’UEAC et le budget communautaire adopté (85,9 milliards FCFA pour 2026) illustrent l’importance d’une gouvernance régionale forte pour soutenir la convergence macroéconomique. Par ailleurs, la notation attribuée à la BDEAC par Moody’s (Ba3, perspective stable) renforce les perspectives de mobilisation de financements pour les projets structurants de la sous-région, projets qui sont complémentaires aux ambitions tchadiennes.
Sur le plan de la connectivité, les initiatives visant la suppression du roaming intra-CEMAC et le renforcement de l’interconnexion par fibre optique démontrent que la transformation numérique est perçue comme un levier essentiel. Le Tchad, malgré des défis géographiques, peut tirer parti de ces mutualisations régionales pour réduire les coûts de transaction et accélérer l’intégration économique. Enfin, la participation au Fonds Bleu pour le Bassin du Congo (F2BC) montre l’alignement des priorités tchadiennes avec les enjeux climatiques et de gestion durable des ressources, ouvrant la voie à des financements d’impact susceptibles de compléter les ressources conventionnelles.
Enjeux prioritaires pour transformer la vision en réalité
Il n’est pas besoin de rappeler que la transition de la vision à la réalité exige d’abord une accélération de la capacité d’exécution administrative et une transparence accrue dans la gestion des projets. Renforcer les institutions publiques, professionnaliser la gestion des grands projets, et mettre en place des indicateurs de performance clairs sont des actions immédiates qui conditionnent l’attractivité du pays. Sur le plan macroéconomique, maintenir la discipline budgétaire tout en protégeant les investissements productifs est un exercice d’équilibre que le FMI et les partenaires bilatéraux peuvent aider à calibrer. Par ailleurs, la diversification effective passe par des réformes structurelles favorables au secteur privé : sécurité juridique des contrats, facilitation de l’accès au financement pour les PME et développement des chaînes de valeur locales pour réduire la vulnérabilité aux chocs externes comme la baisse du prix du Brent (63 USD/baril en octobre 2025).
Enfin, la mobilisation d’investissements privés internationaux, évoquée lors du forum à Abu Dhabi, doit être traduite en partenariats public-privé équilibrés et transparents, où les risques et les retours sont partagés. La communication institutionnelle et la capacité à démontrer des premiers résultats, notamment: projets pilotes livrés, emplois créés, recettes non pétrolières en hausse seront des catalyseurs décisifs.
Le Tchad a l’autorisation de décoller, mais le cap doit être tenu
C’est pour dire le Tchad a obtenu ce que beaucoup considèrent comme une autorisation de décoller : une perspective stable donnée par les marchés et un soutien programmatique du FMI, appuyés par une stratégie nationale ambitieuse. Cependant, comme pour tout vol à long cours, le succès dépendra de la qualité du pilotage. Le maintien de la discipline budgétaire, la transparence et l’exécution rapide des projets structurants détermineront si « Tchad Connexion 2030 » se transformera en une trajectoire durable de croissance et de réduction de la pauvreté.
