Par la redaction de tchadpress.info
C’est une guerre des chiffres qui tourne à l’affrontement institutionnel. Au lendemain des déclarations fracassantes du Ministre d’État, Ministre des Finances, Tahir Hamid Nguilin, devant le Sénat, l’Autorité Indépendante de Lutte contre la Corruption (AILC) est sortie de son silence. Dans un communiqué au vitriol daté du 29 décembre 2025, l’institution anti-corruption maintient ses accusations et détaille la provenance des fonds contestés.
La scène s’est jouée le vendredi 26 décembre 2025 dans l’hémicycle du Sénat, lors de l’examen du projet de loi de finances 2026. Interpellé sur les montants astronomiques évoqués par l’organe de lutte contre la corruption, le Ministre des Finances a lâché une phrase lourde de sens : « Les 900 milliards dont l’AILC parle, je n’ai pas vu… ». Une petite phrase qui a eu l’effet d’une bombe, remettant implicitement en cause la crédibilité et le travail de l’AILC.
La riposte ne s’est pas fait attendre. Moins de 72 heures plus tard, l’AILC a publié son Communiqué de Presse N°005, dont notre rédaction a obtenu copie, pour apporter un démenti formel et technique aux propos du Ministre d’Etat.
L’AILC persiste et signe : 910 milliards de redressements
En effet, loin de se démonter, l’AILC réaffirme le montant exact de 910 milliards de FCFA de redressements, annoncés initialement lors de la journée internationale de lutte contre la corruption le 9 décembre dernier.
Pour l’institution, ces chiffres ne sont pas des estimations fantaisistes mais le fruit d’une « analyse minutieuse, rigoureuse et objective » de documents officiels. L’AILC précise que ce montant colossal ne concerne pourtant qu’une « infime partie de l’administration publique » (seulement 37 missions de contrôle).
D’où vient cet argent ? Le communiqué pointe du doigt des pratiques systémiques :
- Exonérations fiscales illégales ;
- Dégrèvements fiscaux injustifiés ;
- Marchés publics irréguliers accordés par le Ministère des Finances lui-même ;
- Contrats non exécutés et détournements.
Pour contrer l’argument du « je n’ai rien vu« du Ministre, l’AILC met sur la table des résultats concrets. Elle affirme avoir déjà procédé à des recouvrements effectifs à hauteur de 22 milliards de FCFA.
L’institution cite nommément les entités concernées par ces recouvrements, incluant plusieurs institutions. En clair, l’argent a bien été trouvé et reversé, preuves à l’appui (« pièces justificatives incontestables« ).
Le nœud du problème : Les compensations
Le point le plus technique, et sans doute le plus politique de ce communiqué, concerne les compensations. L’AILC révèle avoir documenté des compensations d’un montant de plus de 98,6 milliards de FCFA.
Plus grave, elle accuse le Ministère des Finances d’être intervenu a posteriori pour valider ces compensations, notamment sur un montant de 47,4 milliards de FCFA correspondant à des redressements opérés par l’AILC. En d’autres termes, l’AILC accuse le Ministère d’avoir « effacé » certaines dettes ou irrégularités que l’autorité anti-corruption avait mises au jour, en demandant aux entités de « niveler au Trésor public« .
Décryptage : Une crise de confiance majeure
Cet échange par communiqués et déclarations interposés révèle une fracture profonde au sein de l’appareil d’État .
- La crédibilité en jeu : Si le Ministre des Finances dit vrai, l’AILC gonfle ses chiffres et manque de professionnalisme. Si l’AILC dit vrai, le Ministère des Finances couvre des irrégularités massives et feint l’ignorance devant la représentation nationale.
- L’indépendance de l’AILC : En publiant ce communiqué offensif, l’AILC tente de prouver son indépendance réelle vis-à-vis de l’exécutif, refusant de se laisser désavouer publiquement.
- L’opacité des finances publiques : Le citoyen tchadien se retrouve spectateur d’une bataille de milliards, où l’argent public semble circuler entre exonérations, redressements et compensations, sans que la destination finale soit toujours claire pour le contribuable.
L’AILC conclut en se disant ouverte au dialogue, mais déterminée à poursuivre sa mission. La balle est désormais dans le camp du gouvernement et du Sénat, qui devront tirer le clair de cette affaire où près de 1000 milliards de FCFA sont en jeu.
