Les plateformes numériques transforment le débat public mais exposent également le pays à des risques inédits pour la cohésion sociale. D’où l’urgence de la régulation.
Ils ont permis à des millions de tchadiens de prendre la parole, de dénoncer les injustices et de participer au débat national. Mais ils sont aussi devenus le théâtre d’une guerre informationnelle féroce où rumeurs, manipulations et discours de haine menacent la cohésion sociale. Les réseaux sociaux, omniprésents dans le Tchad de la 5ème République, incarnent aujourd’hui cette dualité vertigineuse : formidable outil d’émancipation citoyenne d’un côté, redoutable vecteur de déstabilisation de l’autre.
La révolution silencieuse de l’espace public
Il y a à peine une décennie, l’accès à l’information au Tchad était largement contrôlé par les médias traditionnels. L’avènement massif des réseaux sociaux a bouleversé cette donne, créant un espace public numérique où les voix les plus diverses peuvent désormais s’exprimer.
Facebook, WhatsApp et TikTok sont devenus les nouvelles places publiques d’expression démocratique. Dans les rues de N’Djaména comme dans les villages les plus reculés où passe la connexion internet, des millions de Tchadiens y partagent informations, opinions et revendications. Les jeunes, en particulier, ont trouvé dans ces plateformes un moyen d’exister politiquement et socialement. Exclus des instances traditionnelles de pouvoir, ils utilisent les réseaux sociaux pour interpeller les autorités, dénoncer les maux qui minent la société et se mobiliser autour de causes communes. Des mouvements citoyens entiers ont émergé de ces espaces numériques, contribuant à façonner l’agenda politique national.
Un catalyseur pour la transition démocratique
Pendant la période de transition politique en 2021, les réseaux sociaux ont joué un rôle ambivalent mais fondamental. Ils ont permis une circulation plus libre de l’information sur les processus en cours, dialogue national inclusif et souverain, réformes constitutionnelles, préparation des élections, etc.
Les organisations politiques, qu’elles soient au pouvoir ou dans l’opposition, ont investi massivement ces espaces pour communiquer avec leurs bases, mobiliser leurs sympathisants et tenter d’influencer l’opinion publique. La société civile, de son côté, utilise ces outils pour sensibiliser, former et organiser la participation citoyenne.
Selon un rapport de l’International Crisis Group, ces plateformes ont contribué à élargir le débat public et à donner une visibilité à des voix qui n’auraient jamais eu accès aux médias traditionnels.
La face sombre : quand l’outil se retourne contre la société
Cependant cette révolution numérique a un prix élevé. Car, force est de constater que ces mêmes outils qui favorisent l’expression démocratique sont devenus des armes redoutables dans les mains de ceux qui cherchent à manipuler, diviser et déstabiliser notre société.
En effet, la désinformation s’est propagée à une vitesse affolante sur les réseaux sociaux ces derniers temps. A tel point que les fausses nouvelles, rumeurs infondées, images manipulées et vidéos sorties de leur contexte circulent quotidiennement, brouillant les repères entre information vérifiée et intoxication. Pourtant ces fausses informations peuvent avoir des conséquences dramatiques au sein de la société.
Faut-il ajouter que les discours de haine ethnique et régionale, constituent un autre fléau majeur qui prolifère sur ces plateformes. Protégés par l’anonymat ou utilisant de faux comptes, certains utilisateurs diffusent des messages incendiaires qui stigmatisent des communautés entières, ravivent les blessures historiques et attisent les divisions. Dans un pays à la diversité ethnique et culturelle complexe, où les équilibres intercommunautaires restent fragiles, ces discours constituent une menace directe pour la cohésion nationale.
Une vulnérabilité structurelle face à la manipulation
Plusieurs facteurs aggravent la vulnérabilité des tchadiens face à ces menaces informationnelles. Le manque d’éducation aux médias et de littératie numérique constitue la première faiblesse. Une large partie de la population, bien qu’active sur les réseaux sociaux, n’a pas été formée à vérifier les sources, à identifier les contenus manipulés ou à reconnaître les techniques de propagande.
Selon l’UNESCO, moins de 30% des utilisateurs africains de réseaux sociaux vérifient systématiquement les informations avant de les partager. Dans notre pays, ce taux serait encore plus faible, particulièrement en zones rurales et parmi les populations les moins éduquées. Cette absence de réflexe critique transforme chaque utilisateur en vecteur potentiel de désinformation, même involontaire malheureusement.
Il faut noter que la modération des contenus pose également un défi majeur. Car, les grandes plateformes internationales (Meta, TikTok) peinent à modérer efficacement les contenus en nos langues locales. Leurs algorithmes, conçus principalement pour les langues occidentales, laissent passer des discours de haine ou de la désinformation qui seraient rapidement supprimés s’ils étaient publiés en anglais ou en français.
Des initiatives encourageantes mais insuffisantes
Face à ce constat alarmant, des initiatives ont émergé ces dernières années. Des programmes de formation au fact-checking ont été lancés pour les journalistes tchadiens, avec le soutien d’organisations internationales comme CFI Médias. Le projet Désinfox Tchad, notamment, vise à renforcer les capacités de vérification des faits et à sensibiliser le public aux mécanismes de la désinformation.
Mais ces efforts, aussi louables soient-ils, restent largement insuffisants face à l’ampleur du défi. Surtout, ils peinent à rivaliser avec la viralité naturelle des contenus émotionnels et sensationnalistes, qui se propagent bien plus rapidement que les démentis factuels.
L’urgence d’une stratégie nationale cohérente
Le Tchad de la 5ème République ne peut plus se permettre d’aborder la question des réseaux sociaux de manière fragmentée ou purement répressive. Une stratégie nationale cohérente doit être élaborée d’urgence, articulée autour de plusieurs axes complémentaires :
Éducation et prévention : Intégrer l’éducation aux médias et à l’information dans les programmes scolaires dès le plus jeune âge. Former massivement les citoyens, les journalistes et les leaders d’opinion aux techniques de vérification des faits et aux mécanismes de la désinformation.
- Régulation intelligente : Développer un cadre juridique adapté qui sanctionne les abus (désinformation malveillante, discours de haine, manipulation) sans entraver la liberté d’expression légitime. Ce cadre doit être élaboré de manière participative, avec l’implication de la société civile, des médias et des experts;
- Dialogue avec les plateformes : Établir un dialogue constructif avec les grandes entreprises technologiques pour améliorer la modération des contenus en langues locales et la détection des campagnes de manipulation coordonnées;
- Production de contenus positifs : Investir dans la création de contenus numériques de qualité : éducatifs, culturels, informationnels qui peuvent rivaliser avec les contenus toxiques et offrir des alternatives constructives.
Cependant, la solution ne viendra pas uniquement des autorités ou des institutions. Elle nécessite également l’émergence d’une véritable culture de citoyenneté numérique responsable, où chaque utilisateur de réseaux sociaux se sentirait investi d’une responsabilité collective.
Et donc, avant de partager une information choquante, prendre le temps de vérifier sa source. Avant de relayer un message de haine, réfléchir à ses conséquences sur la cohésion sociale. Avant d’attaquer personnellement un interlocuteur, privilégier le débat d’idées respectueux.
Au demeurant, les réseaux sociaux ne sont ni intrinsèquement bons ni intrinsèquement mauvais. Ils sont ce que nous en faisons collectivement. Ils peuvent être des instruments d’émancipation démocratique ou des armes de destruction de la cohésion sociale. Ils peuvent favoriser un débat éclairé ou amplifier l’ignorance et la haine. Tout dépend de la manière dont notre société choisira de les appréhender et de les réguler. A cet égard, La 5ème République a l’opportunité historique de construire un modèle d’utilisation des réseaux sociaux qui maximise leurs bénéfices démocratiques tout en minimisant leurs risques destructeurs. En revanche, laisser l’espace numérique devenir un champ de bataille incontrôlé où prospèrent manipulation, division et violence serait bien plus coûteux pour l’avenir du pays. Car dans la guerre informationnelle qui se joue sur les réseaux sociaux, l’enjeu n’est rien de moins que la capacité du pays à construire une démocratie apaisée, informée et souveraine.
